L’Esprit de la liturgie

I – La liturgie : une spiritualité, en deçà des fonctions et des rites

1) Une promesse de mariage

Pas une façon très ordinaire de présenter le mystère de la liturgie et notamment de la messe.
Un mariage = une alliance. Le terme s’est usé et nous n’en percevons plus toute la mystique conjugale.
Nous connaissons la formule des consentements que s’échangent un homme et une femme pour sceller leur union conjugal. « Je te reçois, et je me donne à toi… »

Une conférence du père Barbarin devenu aujourd’hui cardinal : « Comme l’épouse (devant son mari), la communauté est venue (à la messe) et s’est rassemblée pour recevoir le bien de Dieu des mains de son ministre (le prêtre) qui se tient devant elle comme une figure de l’époux. (…) De même que l’Epoux vient au devant de l’épouse et donne le témoignage de son amour en lui livrant son corps, de même le prêtre lorsqu’il dit à son épouse, en chaque eucharistie : « Je me donne à toi pour t’aimer tous les jours de ma vie » » (Card. Ph. Barbarin)

On perçoit que cette dimension conjugale souligne le lien étroit entre ce temps présent et celui de l’éternité où nous serons invités au repas des noces : « Heureux les invités au festin des noces » (au repas du Seigneur) (Ap 19). Ce jour-là, nous serons totalement unis à lui dans l’infini de son amour partagé. L’union d’un homme avec sa femme n’en est qu’une « pauvre » icône.

2) Une Eglise de pauvres

Cette description de l’eucharistie et du lien qui unit idéalement le prêtre avec la communauté qui lui a été confiée tranche avec l’idée que nous nous faisons ordinairement de nos liturgies tellement humaines et maladroites. Dans le domaines, il n’y a ni époux idéal (un prêtre sans défauts), ni épouse parfaite (la paroisse de rêve !). Nous avons trop vite en mémoire, récente ou passée, les déficiences des uns et des autres : le prêtre attaché à son pouvoir, l’animateur qui s’écoute chanter, l’organiste qui s’écoute jouer, l’assemblée qui consomme passivement de la messe.

Nous devons sans cesse prendre conscience, ministres aussi bien que fidèles, de notre pauvreté. Mieux ! Nous devons en quelque sorte nous en émerveiller puisque c’est dans cette pauvreté que Dieu a choisi de dire son mystère commencer par la pauvreté du morceau de pain dans lequel nous reconnaissons le Christ présent ! Ce qui fait dire au diacre Laurent : « Les pauvres sont la richesse de l’Eglise ».

Dans l’eucharistie, tout est « pauvre ». Ce qui ne signifie pas la même chose cependant que « médiocre ». Par le passé, on a trop souvent confondu la liturgie avec son décorum. On l’a tuée souvent aussi par sa médiocrité (celle des chants et parfois même des textes improvisés).

3) Un orchestre symphonique

« Liturgie » signifie littéralement « Action commu-nautaire ». (= « travaux publics »).

Au cours de la liturgie célébrée, chaque tâche, accomplie par tel ou tel acteur — y compris par l’assemblée — aussi modeste soit-elle, est appelée à participer à une « œuvre » qui nous dépasse tous infiniment.

Une célébration est un jeu d’orchestre

Le but d’un orchestre, c’est de produire une œuvre musicale. Si l’œuvre est précédée de la partition et son auteur, cette partition n’est rien tant qu’elle n’est pas « interprétée » par les musiciens et offerte au public qui est venu l’écouter et s’en nourrir.

De même, le but de la liturgie est de produire dans des cœurs de chair (on parle du « chœur » en musique !) une œuvre unique : l’Evangile du Christ. Une œuvre unique pour une interprétation collective. Elle n’est pas réalisée par la somme d’exploits individuels mais une communion, une coopération à l’œuvre unique. Ainsi, le drame parfois de nos liturgies est que, réunis dans le même lieu (ou la même paroisse) nous ne donnons pas forcément le sentiment de participer au même « concert », nous ne jouons pas ensemble, mais chacun pour soi !

Les musiciens savent bien, eux, qu’il ne suffit pas que chacun ait rigoureusement joué la partition pour que son exécution soit belle. Il faut que l’orchestre soit traversé par une sorte d’état de grâce particulier. De même pour l’Eglise. « Si c’est l’Église qui fait la liturgie (entendez « qui la célèbre »), c’est la liturgie qui fait l’Eglise (entendez « qui sanctifie la Communauté »). »

Le prêtre, chef d’orchestre

Pour interpréter une œuvre musicale, il faut qu’il y ait un chef qui ait à la fois une oreille attentive à la partition et l’autre attentive à l’orchestre. Pris individuellement, les musiciens sont tous capable, généralement, avec plus ou moins de travail (on n’a rien sans rien !). Cependant, la partition d’une symphonie ne supporte pas ceux qui « se la jouent en solo » ! L’Eglise est une symphonie des vocations et des dons individuels, mis au service de l’ensemble. « Nous sommes le Corps du Christ, dit Saint Paul (Cf. 1Co12) : chacun a reçu la grâce de l’Esprit pour la mettre au service du bien de tous (du Corps entier) ».

Le Christ est le Chef d’orchestre par excellence, l’unique Pasteur du troupeau. Vatican II (S.C. n°7) : « La liturgie est l’exercice de la fonction sacerdotale de Jésus Christ. Toute la célébration liturgique, en tant qu’œuvre propre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Eglise, est l’action sacrée par excellence dont nulle autre action de l’Eglise ne peut atteindre l’efficacité au même titre et au même degré ».

C’est dont en lui, que le prêtre est « chef d’orchestre » en liturgie aussi bien que dans la paroisse par sa double attention à l’Evangile et son Auteur en même temps qu’à la Communauté qu’il a charge d’accorder, de guider, de soutenir et d’encourager.

Il n’est pas l’homme-orchestre : celui qui fait tout, concentre tout, et attend les applaudissements d’un public réduit à la passivité.

Plusieurs communautés locales dans une seule paroisse

Il a été donné à la paroisse d’être guidée par un pasteur (auxquels sont étroitement associés des prêtres coopérateurs). Une seule paroisse veut dire que la messe en un lieu n’est pas la messe du père « machin » qui la célèbre mais la messe paroissiale ! Chaque communauté est unie à l’autre et cela se traduit concrètement par des annonces communes, un répertoire commun, une certaine mobilité des chrétiens vers un autre clocher où se vit un événement paroissial particulier.

La paroisse est une famille et non la proximité de voisins de la même rue !

4) « Prêtre pour vous et chrétien avec vous »

Saint Augustin : « Pour vous je suis évêque ; avec vous je suis chrétien ».

le prêtre est « pour » en étant le signe sacramentel du Christ qui « convoque et rassemble » l’assemblée. On parle de messe « dominicale » parce qu’elle est présidée par le Seigneur lui-même (« Dominus »). De ce point de vue (« pour vous »), celui qui préside est situé du côté du «Christ/époux ».

Cependant, il n’oublie pas qu’il est aussi présent comme baptisé. De ce point de vue, cette fois, le prêtre est situé du côté de « l’Eglise/Epouse ».

La première vocation de la liturgie est de nous traduire ce « mariage », cette « alliance » de l’époux et l’épouse jusque dans l’occupation des espaces liturgiques et l’attitude des différents acteurs, chacun selon sa fonction propre, que ce soit les fonctions associées à divers degrés au « Christ Epoux » ou celles associées à l’Eglise-Epouse.

5) Diacre, serviteur de la prière et de la charité

Sa mission de service (diakonia) liturgique est essentiellement de favoriser l’union des fidèles à la prière du prêtre. Dans la symbolique de l’orchestre, il serait en quelque sorte « à la table de mixage » (suggestion de JJB !). Ou encore, il serait celui qui travaille à la symphonie des voix de l’orchestre et qui appelle chacun à la fidélité à la « partition » (de l’évangile).

II – Quelques explications ou applications particulières

Répétitions et concert. Le « concert » sera d’autant plus beau que sa « préparation » (spirituelle avant même d’être technique) aura été de qualité. Les prêtres et diacres, prédicateurs, les équipes liturgiques et l’équipe répertoire, les fleuristes, les gens de sacristie : tous ont une grande responsabilité dans la qualité de nos liturgies. Le souci premier et commun à tous doit être le service de la prière et de l’unité de la Communauté. Les apprentissages, les réglages, la technique, souvent nécessaires, n’ont rien à faire dans la liturgie célébrée. Ce qui compte, c’est d’entrer tous ensemble dans le mystère que nous célébrons : « Il est grand le mystère de la foi ! ».

Le chantre

On a compris que, dans la mesure où le Christ est le centre de l’action liturgique, il n’est pas possible de penser l’animation du chant à la manière du chef d’orchestre (ou du chef de chœur) durant un concert. On serait en pleine confusion des rôles et, si c’est le Christ qui nous rassemble, il ne peut pas y avoir concurrence avec lui ! Le chantre est avant tout au service de l’assemblée dont il est membre. Il importe qu’il soit compétent, formé et bien préparé, qu’il soit au service de la prière et de l’action liturgique. On veillera à ce qu’il ne donne pas l’impression d’être un écran à l’action liturgique mais au contraire une aide.

La chorale, l’organiste, musiciens

La chorale est placée (dit le missel Romain) « de telle sorte qu’apparaisse clairement (…) qu’elle fait partie de l’assemblée des fidèle réunie dans l’église (et qu’)elle accomplit une fonction particulière (dans l’assemblée) » (PGMR 274) (Idem pour l’orgue ou les musiciens).

Les jeunes et les enfants.

Si nous pensons que la messe est celle des jeunes « de temps en temps », alors faut-il s’étonner qu’ils nous disent que la messe c’est celle « des vieux » ? Nous devons penser leur intégration ordinaire dans la vie paroissiale : il n’y a aucune raison de penser que la liturgie serait d’abord celle des adultes avant d’être la leur ! Ce qui suppose d’avoir un peu de souplesse dans nos goûts et d’accepter que ça bouge un peu.

Communion aux malades

En appelant les porteurs de la communion aux malades (de même que les ministres de la communion) et en les bénissant, le prêtre leur confie la mission d’être en quelque sorte son « prolongement » en allant rejoindre les malades et en leur signifiant ainsi que, bien qu’immobilisés, ils font partie intégrante de la Cté qui a prié aussi pour eux.

Les servants d’autel et servantes d’assemblée

Nous devrions comprendre que garçons et filles, dans la symbolique « Epoux-Epouse », ont une mission complémentaire à remplir au service de la liturgie, les uns au service du chœur, les autres au service de l’assemblée. Filles/garçons ? Rien de systématique mais une signification symbolique non négligeable et une tradition multiséculaire respectable qui a souvent été le lieu de la naissance d’une vocation.

 III – La symphonie liturgique : coopérer à une même œuvre

De même que dans l’orchestre, les musiciens ont chacun l’exigence de s’accorder et s’ajuster au même tempo dans le respect de leur partition propre, la liturgie appelle la coopération de tous les acteurs liturgiques avant et pendant la célébration.

Lorsque j’ai été accueilli, je vous rappelle les mots du père Régis Gouraud, Vicaire épiscopal : « votre curé n’apas besoin d’aide ! Il a besoin de coopérateurs ».

La liturgie, si elle est vécue du seul point de vue de la technicité individuelle des acteurs, risque bien souvent d’en rester au stade de « Répétition générale ». « Il est de la plus grande importance (dit la PGMR) que la célébration de la messe (…) soit réglée de telle façon que les ministres et les fidèles (…) en recueillent pleinement les fruits » (Ch. I, §2). L’improvisation n’est pas possible et s’imaginer qu’il suffit de suivre la feuille liturgique (aussi précise soit-elle) laisserait croire qu’il suffit à un musicien de jouer les notes pour que la musique soit belle ! Il me paraît inconcevable que les différents acteurs de la liturgie ne prennent pas un moment pour se réunir, ne serait-ce que quelques instants avant la messe, pour s’accorder quelque peu sur tel ou tel point : un chant, une geste, une démarche, une annonce…

Je souhaite par ailleurs qu’environ 10mn avant la messe, un temps bref de prière réunisse tous les acteurs (y compris le prêtre) devant le Saint Sacrement pour confier au Seigneur la fécondité de notre mission, par-delà nos talents ou nos imperfections.

Cette disposition concerne également les acteurs hors planning que peuvent être un lecteur, un quêteur, un ministre de la communion. Il faut qu’ils comprennent eux aussi qu’ils coopèrent à une « œuvre » (liturgique) qui n’est pas réductible à la somme des contributions individuelles mais constitue une vraie symphonie (cf. l’image de l’orchestre).

Conclusion

Cette réflexion reste ouverte, mais elle appelle des prises de conscience et des décisions en termes de préparation, de formation, d’exigence personnelle de chacun, y compris spirituelle.

Ne jamais oublier que la liturgie est avant tout un lieu pour l’évangélisation de ceux qui la vivent, y compris des visiteurs occasionnels voire exceptionnels. J’aimerais, de ce point de vue, que nous prêtions une attention très particulière à notre sens de l’accueil. Avons-nous idée de la difficulté, pour quelqu’un qui n’en avait pas ou plus l’expérience, de commencer ou recommencer d’aller à la messe et d’affronter une communauté qu’il ne connaît pas ?

Ne jamais oublier que l’acteur principal de la liturgie, bien qu’invisible, c’est l’Esprit-Saint. Il agit jusque dans nos faiblesses et ce qui reste de bon et profitable d’une liturgie n’est en définitive que de lui !

Je lui confie la fécondité de ce que je viens de vous partager et je demande à la Vierge Marie d’être elle aussi notre pédagogue pour aimer préparer et vivre saintement nos liturgies.

 

Rémy Crochu.
St BLD et St VV
25 & 27 octobre 2012