Le vrai sens d’une « crise »

« Comment cela va-t-il se faire ? », dit Marie à l’Ange de l’Annonciation. Je reprends la question, et un bon nombre d’entre vous avec moi, en cette fin d’année où l’annonce tombe de la diminution du nombre de prêtres au service de nos paroisses. Evidemment, l’heureuse perspective d’ordination de deux diacres diocésains (vue du sacerdoce) nous réjouit mais ne suffit pas à nous rassurer. Les statistiques diocésaines sont alarmantes : la tranche d’âge des prêtres plus de 80 ans est de loin la plus nombreuse (ici comme ailleurs en France).

Pour compléter le constat, on peut ajouter que s’il y a 50 ans, le prêtre était plus ou moins de tous les événements majeurs (heureux ou douloureux) d’une personne, d’une famille, il est aujourd’hui établi qu’une grande majorité de nos contemporains n’en font la rencontre qu’à l’occasion des funérailles… quand celles-ci peuvent être célébrées par lui ! On est loin du pasteur qui pouvait prétendre connaître ses brebis « chacune par leur nom » et qu’on croisait sur les routes du village.

Certains voudraient trouver « ailleurs » les réponses à la « crise ». Sortir les prêtres « en surnombre » de la grande ville, organiser un transport dominical des vieux prêtres qui se relaieraient pour venir dire la messe ici ou là, demander — cela se fait déjà — à des évêques africains de nous envoyer des prêtres en retour reconnaissant pour ceux qu’hier nous leur avons envoyé comme missionnaires.

Qu’on se le rappelle : « le prêtre n’est pas prêtre pour lui » (Curé d’Ars). Il n’est même pas le prêtre de quelques-uns — d’un groupe, d’une communauté, d’une paroisse, d’un clan. Il est, à la suite du Christ et en Lui, le prêtre de tous. Ce qui fonde son sacerdoce, de ce point de vue, c’est l’Eucharistie. Non seulement celle qu’il célèbre, mais aussi et peut-être surtout celle qu’il vit en se donnant : « ceci est mon corps livré pour la multitude (des hommes) » répète-t-il à ses paroissiens en parlant et du Christ comme de lui-même, indissociablement.

Il n’y a rien qui ne le fasse plus souffrir que ceci : soit qu’on lui laisse entendre qu’on peut se passer de lui (« nous ferons sans »), soit qu’on lui dise (et c’est peut-être pire encore) qu’on a « besoin de lui » mais seulement pour ce qu’il peut (« lui » !) faire : une messe, un mariage… De ce point de vue, les choses paraissent simple : allons chercher des prêtres « ailleurs » et le tour sera joué !

La réalité profonde que nous vivons n’est-elle pas que nous ne venons pas chercher en lui une expression majeure de la Présence du Christ ? Cela, des frères chrétiens du monde entier l’ont compris qui font des kilomètres pour le rassemblement dominical ou qui pleurent de joie aux rares visites du prêtre. Ils ont compris qu’en celui qui passe (ainsi devient-il de plus en plus « nomade ») le Christ est là !

Orgueil du prêtre ? Redites-lui — s’il est besoin — que pour entrer triomphalement à Jérusalem et se rendre Présent à la foule, Jésus s’est servi… d’un âne !

Père Rémy Crochu
11 juin 2013