Le Vin de l’Eglise

« Jésus souffla sur ses apôtres et leur dit : « recevez l’Esprit Saint ». » (Jean 20, 22). Une communauté, Jésus, l’Esprit : voici les « ingrédients » de la vie nouvelle qui, des origines du christianisme jusqu’à aujourd’hui, des rives du Jourdain jusqu’au coteaux de Loire, font l’originalité de l’Eglise. A condition de bien les marier ensemble ! Dans ces temps de Pentecôte, il est heureux que cela nous soit rappelé.

Il est facile en effet — du moins dans un quotidien soumis à l’épreuve des charmes de la sécularité — de vivre comme si nous pouvions nous passer tout à fait de Dieu. Je me lève, je mange, de travaille, je me repose, je ris, je pleure : Dieu s’intéresse-t-il donc à tout ça ? « Je n’en suis pas certain », dira le sceptique.

Je tiens d’un vigneron l’histoire suivante. Il y a bien longtemps, un bon fidèle avait offert à son curé — tenu en haute estime ! — une bouteille d’un vin de très grand millésime pour célébrer sa messe. Néanmoins, au moment de l’offertoire, voyant le bon prêtre approcher du calice la burette d’eau pour le rite de « l’immixtion », le généreux donateur ne put s’empêcher de s’écrier : « Fais pas ça malheureux ! Tu vas le tuer ! » Il pensait bien sûr à son précieux alcool !

J’ai beaucoup ri ! Au second degré, j’ai trouvé l’histoire était intéressante pour éclairer notre sujet. L’immixtion consiste, souvenez-vous, à verser une goutte d’eau dans le vin en accompagnant ce geste de la parole : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité. » Prononcée par le prêtre à voix basse, la parole ne délivre pas facilement les richesses de son parfum, mais elle dit beaucoup plus qu’on ne pense.

Le vin est symbole de la vie de Dieu, son Esprit Saint, son Souffle vivant qui continue d’être répandu sur le monde pour sa transformation. L’eau, c’est l’humanité qui, plongée dans la vie divine (le vin) est transformée en elle. Toute l’eucharistie prend son sens dans cette parole ! Il faut ajouter pour être complet que cette transformation nous a été obtenue par le Christ qui a versé son sang, qui a donné sa vie, qui a « rendu l’Esprit » pour que nous recevions ce don précieux : « Jésus souffla sur eux et leur dit : « recevez l’Esprit Saint ». » Mon vigneron, par son cri du cœur — « Tu vas le tuer ! » — ne s’est certainement pas douté de la portée spirituelle de sa remarque, tant il est vrai que c’et par la mort de Jésus que nous tenons sa vie divine : « puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité ».

Dans notre paroisse, nous pouvons bien entendu nous en tenir à être de l’eau les uns pour les autres. C’est déjà pas mal, non ? Mais le grand projet de Dieu n’est pas celui-là, loin s’en faut ! Il attend du chrétien qu’il soit pour son frère, il attend de son Eglise qu’elle soit pour le monde un vin qui enivre de Dieu et l’arrache à sa tristesse. N’ayons pas peur de jeter sans cesse cette humanité en Dieu, à commencer par notre voisin, le commerçant du coin, le collègue de travail : Comme cette eau se mêle au vin… Et tant pis si ça fait de la peine au vigneron : ça vaudra toujours mieux que de l’eau !

Père Rémy Crochu
17 mai 2014