« Je veux être un homme heureux »

La chanson bien connue de William Sheller évoque un bonheur que nous voudrions tous pour nous-mêmes. Désir égoïste, suspect ? La foi chrétienne n’a jamais fait l’apologie du malheur mais le bonheur dont nous parlent les « béatitudes » (Mt 5) ont de quoi nous laisser perplexes : « Heureux les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui sont persécutés… » ! « En cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets… » J’aime beaucoup cette parole prononcée par le prêtre dans chacune de nos eucharisties. Une invitation à un bonheur qui n’est pas seulement celui de la vie qui vient mais aussi et déjà pour aujourd’hui.

Cependant, de quel bonheur parle-t-on ? Une équipe de chercheurs américains a récemment étudié ce que nous appelons une « vie heureuse » et est parvenue à des conclusions surprenantes (Martin Seligman, « La force de l’optimisme » Inter-éditions Dunod, 2008.). Ils en dressent trois définitions génériques :

  1. « La vie agréable » : celle qui consiste à chercher de nombreuses émotions positives mais éphémères et donc fragiles. Les sentiments d’insatisfaction, de déception, voire d’amertume ne sont pas loin.
  2. « La vie engagée » : liée au don de soi dans le travail, dans le domaine humanitaire ou caritatif, dans la vie associative ou civique. Un engagement permettant de prendre confiance en soi et d’identifier ses propres points forts, contribuant ainsi au bonheur.
  3. « La vie pleine de sens » : C’est le degré le plus élevé de contribution au bonheur consistant à mettre ses qualités au service d’une noble cause ou d’une foi en Dieu. On est ici au-delà d’une religion conçue comme un carcan d’obligations et d’interdits.

Nous reconnaissons-nous de l’une ou l’autre catégorie ? Quel bonheur cherchons-nous et le découvrons-nous ? Sans doute cela dépend-il de la génération à laquelle nous appartenons et aussi des expériences accumulées, des épreuves rencontrées au cours de notre existence. Il est évident qu’un enfant d’aujourd’hui, né avec un ordinateur greffé dans la main, n’a pas la même conception du bonheur que ses grands-parents, nés dans l’après-guerre ; les premiers n’imaginant pas que les seconds aient pu encore connaître une vie sans électricité ni eau courante. Mais sont-ils pour autant si différents ?

Je constate en vieillissant que ma propre conception du bonheur a peu à peu changé. Il est de plus en plus de l’ordre d’une communion avec l’invisible et de moins en moins soumis aux circonstances. Plus que jamais, je le trouve dans le don bien plus que dans le recevoir ; dans la pauvreté bien plus que dans l’avoir ; bien plus dans l’éternel présent de Dieu que dans l’immédiat des petits bonheurs terrestres. N’en est-il pas ainsi de nous tous, à l’école de la vie ?

Père Rémy Crochu
8 octobre 2013