Homélie de Toussaint – Vallet – 1er novembre 2012

 

« On va tous mourir ! » Ce cri de détresse qui sonne comme un cri de film catastrophe n’en est pas moins un terrible et inéluctable constat : on va tous mourir ! C’est une certitude ! Rien ne nous y fera échapper. La fête de Toussaint, comme son nom l’indique, nous invite à regarder du côté de l’appel à la sainteté proposée à tout homme de bonne volonté. Ce faisant, Toussaint est un hymne à la vie et non un chant funèbre. Sans essayer de nous dire que la mort n’est rien, l’Eglise, en nous invitant à célébrer tous les saints, veut nous apprendre à poser un regard de foi sur le mystère de la mort, non pas comme la fin de tout mais comme une sorte d’ultime naissance. La naissance à la Vie qui n’aura pas de fin.

Comme croyants, nous voyons les choses de façon linéaire. Nous envisageons souvent la réalité de notre mort — celle de nos proches comme la notre propre — comme une fin qui ouvre confusément sur une Vie au delà. Il y aurait ainsi la vie d’aujourd’hui… Puis, après la mort (« on va tous mourir !), la Vie éternelle ! La vie terrestre serait du reste le temps d’une préparation à la vie éternelle et les saints seraient alors ceux qui ont réussi leur vie terrestre, selon les critères des béatitudes, et auraient ainsi — comme on dit — mérité leur ciel…

Qu’on me permette de le dire : ceci n’est pas la foi chrétienne. Il n’y a pas la mort puis ensuite la vie éternelle.

En tout premier lieu, la mort n’est pas le terme de la vie éternelle, mais le début de la vraie Vie. Sainte Thérèse d’Avila écrit quelque part à ce propos : « Nous ne mourons pas de mort, nous mourons de vie » !Mais, la réalité chrétienne de notre mort est plus surprenante encore. Nous ne mourons pour ne plus jamais mourir : nous mourons parce que la vie éternelle fait irruption en nous et supprime du même coup notre vie mortelle. Ce qui fait dire à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus — avant même sa mort terrestre : « Non, je ne meurs pas : j’entre dans la vie ».

Ce que je dis là peut paraître scandaleux, considérant que nous voyons avant tout dans un être qui meurt la fin de sa vie terrestre. Pour avoir eu la grâce (je l’ai compris comme cela peu après) d’accompagner mon père dans ses dernières heures et lui avoir fermé les yeux, je peux dire combien cela est affectivement éprouvant. Cependant, j’ai eu le sentiment qu’à travers cette fin biologique, mon père ouvrait de plus en plus les yeux sur une autre présence, une autre vie, non pas « au-delà » la mort mais déjà commençante et se substituant peu à peu totalement à la première.

Notre vie terrestre — entendez la vie dans ce qu’elle a de plus ordinaire : manger, dormir, travailler, rire ou pleurer, jouir ou souffrir — cette vie là conduit vers la mort. Mais, cette vie temporelle est la terre (le terreau) dans laquelle (lequel) le germe de la Vie éternelle a été semé par Dieu. La grâce de Dieu aidant, notre volonté propre aussi et notre conversion, ce germe croit et la mort biologique marque l’heure de la mort ultime où nous sommes tous confrontés à Dieu, les croyants comme les incroyants, les saints comme les pécheurs. C’est l’heure de l’appel de Dieu et de la libre réponse de l’homme.

Les saints et saintes que nous célébrons, au-delà de la liste que nous dressons dans nos litanies et qui renvoie à ces figures de sainteté que l’Eglise nous a donné comme modèles, connus ou inconnus, sont ceux en qui la grâce de Dieu a pu trouver son chemin pour les préparer à passer en Dieu dès leur vivant ! Notre vocation n’est pas seulement au terme mais un appel pour aujourd’hui. Trop de nos contemporains vivent comme si la vie véritable résidait dans la seule satisfaction de leurs besoins immédiats. Ce sont bien là des « morts vivants » et on comprend alors leur tristesse ! L’appel à la sainteté n’est rien d’autre que la prise de conscience émerveillée que je suis dès à présent travaillé par la Sainteté même de Dieu : il vit en moi, il me transforme, me bonifie, pourvu que je me laisse faire par lui. Si nous remettons sans cesse à demain ce travail du Dieu Saint en nous, nous risquons bien de nous réveiller dans l’éternité comme on se réveille douloureusement d’une chute accidentelle ! La sainteté, c’est pour toi, pour nous tous, dès aujourd’hui ! Le monde est en attente de saints ! Bonne fête à tous !

Rémy Crochu