Du persécuteur à l’évangélisateur

Carême 2014 avec les paroisses St VV & StBLD
Le Landreau – 19 mars 2014

Introduction

« Celui qui a souffert de sa pauvreté et (qui) revient continuellement à Jésus devient nécessairement apôtre et missionnaire ». Ces mots sont du Père Thomas Philippe, dans un ouvrage consacré aux « Nouvelles paroisses de pauvres » (titre du livre). Et il précise que la pauvreté en question est celle de ceux qui consentent à reconnaître leur misère devant Dieu.

Je vais le faire à l’aide du témoignage de l’apôtre Paul en parcourant l’itinéraire spirituel de sa vie (essentiellement rapporté par le Livre des Actes de Apôtres) et les lettres qu’il nous a transmises — étonnamment nombreuses pour l’époque (12), qui en fait l’un des plus grands personnages de l’antiquité, au même titre que Platon ou Confucius.

Chemin faisant, je voudrais vous inviter à (re-)découvrir Saint Paul en nous mettant dans les dispositions intérieures mêmes d’un Saint Jean Chrysostome (un père de l’Eglise du IVe siècle) qui appelait déjà ses contemporains à « s’entretenir avec cet homme (en) lui portant une profonde affection ».

Vous n’aurez pas de peine à suivre mon plan qui se déroule en quatre parties, chacune étant dédoublée de la manière suivante : Regard sur Saint Paul et regard sur notre vie à travers lui.

1A – Les origines de Paul

Qui est « Saul », à l’époque du persécuteur » ?

La principale source sur laquelle nous nous appuyons pour cela est autobiographique : Paul se décrit ainsi dans ses lettres : « Moi-même, je suis Israélite, de la descendance d’Abraham, de la tribu de Benjamin » Rm 11,1). « circoncis à huit jours, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu, fils d’Hébreux ; pour l’observance de la loi de Moïse, j’étais pharisien ; pour ce qui est du zèle, j’étais persécuteur de l’Église ; pour la justice que donne la Loi, j’étais devenu irréprochable » (Ph 3, 5-6).

Pour Saint Luc (dans le Livre des Actes), Saul (dont le nom juif signifie « désiré« ) était issu d’une famille juive de Tarse en Cilicie (côte sud d’une région située dans la partie méridionale (Est) de l’actuelle Turquie) : « Moi, je suis un Juif, de Tarse en Cilicie, citoyen d’une ville qui n’est pas insignifiante ! » (Ac 21, 39). (Tarse : 3ème ville de l’Empire, ville Stoïcienne, capitale de l’empereur romain Marc-Antoine lors du Triumvirat.). Saul baigne donc depuis son jeune âge dans la langue et culture grecques.

Saul est néanmoins citoyen Romain de naissance (Cf. Ac 22, 25-27) (pour une raison qui reste inconnue). Ce droit lui vaudra d’obtenir d’être jugé comme tel et d’échapper à la mort par crucifixion au… profit de la décapitation ! (selon Eusèbe de Césarée)

Saul, cependant, est juif. Selon Saint Jérôme, il serait né (autour de l’an 8) en Galilée à Giskala (Nord Galilée) d’où ses parents auraient émigré pour fuir la persécution romaine. Il est possible qu’il ait eu au moins un frère qu’il mentionne dans la lettre aux Romains : « Saluez Rufus, choisi par le Seigneur, et sa mère qui est aussi la mienne. » — (Rm 16, 13).

Vers l’âge de douze ou treize ans, il aurait été envoyé par ses parents à Jérusalem pour y apprendre le métier de scribe et aurait été instruit par Gamaliel, maître pharisien connu pour une certaine ouverture d’esprit : « Je suis Juif, né à Tarse en Cilicie, mais élevé ici dans cette ville, où, à l’école de Gamaliel, j’ai reçu une éducation strictement conforme à la Loi de nos pères ; j’avais pour Dieu une ardeur jalouse, comme vous tous aujourd’hui.» — (Ac 22, 3).

C’est donc à Jérusalem que Paul développe son zèle pour la défense de sa religion juive, au sein de la Communauté des Pharisiens, et qu’il rejoint les rangs des persécuteurs des premiers disciples de Jésus. Aux chapitres 6 et 7 des Actes, on le voit participer à la lapidation du diacre Etienne (première mention de « Saul »).

1B – Nos propres origines

Ce long développement sur les origines de Paul pour regarder aux nôtres. Nous sommes « nés quelque part ». Comme Paul, nous avons des racines et une histoire qui nous précède. Notre foi chrétienne n’est pas « hors sol » ! Chacun de nous peut dire ses déterminations : je suis originaire de…, mes parents ont choisi de…, ma famille à traversé telle épreuve… J’ai moi-même pas choisi de… j’ai adopté telles convictions, telles valeurs, j’ai moi-même été éprouvé dans… On appelle cela le « réalisme de l’Incarnation », qui nous fait parfois dire « J’ai toujours fait comme ça » (variante : « on a toujours fait comme ça ») !

Notre zèle ressemble parfois — avouons-le ! — à celui de Paul, et nos propres épreuves nous ont souvent transformés en « militants convaincus » (avec nos propres œillères). Ce zèle n’exclue pas le domaine de la vie chrétienne et notamment de la vie paroissiale : « Je suis né chrétien comme ça ». « On m’a toujours enseigné que… ».

Pape François dans Evangelii Gaudium parle de la stérilité missionnaire de chrétiens de toutes sensibilités qui (pharisiens modernes) « se sentent supérieurs aux autres parce qu’ils observent des normes déterminées ou parce qu’ils sont inébranlablement fidèles à un certain style catholique justement propre au passé » (94).

A moins que nous ne soyons devenus des « déçus de la vie » :

  • déçus par leur famille, par leur génération, par leur milieu social, par leur paroisse, qui se disent, comme Paul pour les disciples de Jésus : « on nous change notre religion » et qui regardent avec suspicion tel ou tel sous prétexte qu’il ne pense pas comme nous.
  • Sans parler des « déçus par eux-mêmes », qui se disent : « ce n’est pas maintenant (à mon âge) que je vais changer, que je vais me convertir » (sous entendu = on n’y changera rien, désormais !). Souvent les mêmes qui disent du sacrement de réconciliation : « A quoi ça sert ? On fait toujours les mêmes péchés ! ».

Là encore, le pape François dans Evangelii Gaudium : « Une des plus sérieuses tentations qui étouffent la ferveur et l’audace est le sens de l’échec, qui nous transforment en pessimistes mécontents et déçus au visage assombri » (85).

En résumé, ces deux profils (le militant et le déçu) ont pu transformer des chrétiens en « persécuteurs » modernes de leurs frères et ont ainsi desservi le travail missionnaire, les uns par leur excès de zèle partisan et les autres par l’inertie contagieuse de leur pessimisme.

2A – La conversion de Paul

Saul, le persécuteur zélé, va vivre soudain un événement qui bouleversera sa vie, la marquera en profondeur. Ayant obtenu des Pharisiens des lettres de recommandation — qu’il est allé lui-même réclamer ! —, il part à Damas rechercher et persécuter les adeptes de « la Voie » (1ère façon de désigner les Chrétiens). Alors qu’il est en route, Saul va faire une expérience spirituelle qui prendra une telle importance dans sa vie qu’il n’en fera pas moins de 3 récits consignés dans le livre des Actes des Apôtres (Cf. Ac 9 ; Ac 22 ; Ac 26). Le fait de ces trois récits atteste non seulement de la reconnaissance infinie de Paul à la grâce de Dieu venu le chercher dans sa misère, mais aussi que la base même de tout son témoignage repose sur cette expérience primitive et soudaine. Désormais, Saul va prendre le nom de Paul (son sens est tout un programme : « petit !), marquant ainsi la radicalité de sa transformation : il y a désormais le « Saul » d’avant et le « Paul » d’après.

2B – Notre propre conversion

Combien d’entre nous pourraient témoigner d’une expérience décisive sur leur chemin vers Dieu ? La parole percutante d’une religieuse ou d’un prêtre, une retraite spirituelle mémorable, une motion intérieure lors d’un temps de prière, un verset de l’Ecriture accueilli comme un message personnel de Dieu, un cœur à cœur intense et lumineux… Autant de chemins de Damas que de personnes présentes ce soir !

Une vie authentiquement chrétienne, nous rappelle Saint Paul, est marquée, à un moment ou un autre, par la rencontre personnelle avec le Christ ressuscité. Il y a ce moment dans notre vie d’homme où — que ce soit d’une façon soudaine comme les « convertis » ou dans une prise de conscience progressive pour d’autres — nous sentons que notre vie bascule pour se recevoir résolument du Christ et prendre pleinement sens en lui.

Certains évoquent particulièrement le sacrement du pardon comme le lieu de cette rencontre personnelle (je pense à la vidéo de la semaine dernière et les témoignages). On m’a souvent posé la question de l’importance d’un prêtre pour entendre individuellement les péchés : « Cette rencontre personnelle est-elle bien nécessaire ? ». Certes, nous n’avons pas le récit d’une « confession » de Paul ! Cependant, qu’on me permette de lire le récit de sa conversion comme une « démarche pénitentielle » avec absolution personnelle : « Je suis Jésus, celui que tu persécutes » ! D’autre avant Paul auront fait la même expérience : Zachée, la femme adultère, le paralytique, etc. C’est cette rencontre personnelle que continuent de servir les prêtres. D’autres se demandent pourquoi on ne propose plus d’absolutions collectives. Je répondrai simplement qu’on n’a jamais vu Jésus pardonner à une foule mais plutôt s’adresser individuellement aux pécheurs : « Tes péchés sont pardonnés » (Mt 9, 2 ; Lc 5, 21 ; Lc 7, 48 ; etc.). La conversion n’est pas d’abord se refaire une conduite irréprochable (conversion morale) mais se plonger dans l’abîme de la tendresse de Dieu à l’égard du pécheur que je suis (conversion spirituelle).

3A – La naissance d’un Apôtre du Christ

Trois jours après sa rencontre avec le Christ, Saul est baptisé à Damas par Ananias, l’un de ceux que Paul était venu arrêter ! Celui-ci lui rend la vue. Paul, par l’entremise de Barnabé, va très vite rencontrer Pierre, Jacques et Jean, qui vont confirmer sa vocation « d’apôtre des gentils » (c.a.d. des non-juifs). « Ils ont constaté que l’annonce de l’Évangile m’a été confiée pour les incirconcis (c’est-à-dire les païens), comme elle l’a été à Pierre pour les circoncis (c’est-à-dire les Juifs). En effet, si l’action de Dieu a fait de Pierre l’Apôtre des circoncis, elle a fait de moi l’Apôtre des nations païennes. Ayant reconnu la grâce qui m’a été donnée, Jacques, Pierre et Jean, qui sont considérés comme les colonnes de l’Église, nous ont tendu la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion, montrant par là que nous sommes, nous, envoyés aux nations, et eux, aux circoncis. ». (Ga 2, 7-9).

A partir de là commenceront les grands voyages de Paul, en compagnie de nombreux collaborateurs et collaboratrices, à travers toute la partie orientale de l’Empire Romain. Paul rencontre, enseigne, baptise, érige des communautés auxquelles ses lettres sont adressées : Thessalonique, Philippe, Corinthe, Ephèse, Colosse…

De quoi témoigne-t-il au cours de ces voyages ? Paul — dont le nom nouveau d’origine latine signifie littéralement « petit » — ne cessera pas de se rappeler qu’il est le plus misérable des hommes et qu’il n’a pas de vraies raisons de se prévaloir devant les hommes. « S’il faut se glorifier, c’est dans mes faiblesses » (2Co 11, 30). Une faiblesse (comprenons une « fragilité ») dont il se fera le héraut absolu, notamment dans ses deux Lettres aux Corinthiens.

Lorsqu’il évoque sa conscience d’être un pécheur comme un autre, il n’est pas interdit de penser qu’il garde en lui la blessure de son passé de persécuteur : « Il m’a été mis en ma chair une écharde, un ange de Satan pour me souffleter, pour que je ne m’enorgueillisse pas ! A ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur pour qu’il s’éloigne de moi. Mais il m’a déclaré : « ma grâce te suffit : car ma puissance se déploie dans la faiblesse. » » (2Co 12, 7ss).On peut dire que Paul n’aura de cesse de témoigner, dans toutes ses pérégrinations, de la grâce originelle dont il a bénéficié et dont il ne sait ne pouvoir s’accorder le mérite personnel.

Paul se sait pauvre face à l’appel qui repose sur lui. Il reconnaît volontiers ses faiblesses et son péché. Il expérimente douloureusement que le bien qu’il veut faire il ne le fait pas, et le mal qu’il ne voudrait pas faire il le fait (Cf. Rm 7, 21). Mais, plus profondément encore, il a cette certitude que rien ne peut le séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. C’est ce qu’il affirme dans sa Lettre aux Romains : « Oui, j’en ai l’assurance, ni la mort ni la vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour qui est dans le Christ Jésus, notre Seigneur » (Rm 8, 38-39).

3B – Nous tous, témoins de la Miséricorde

Nous aussi sommes tentés de fuir le jugement de Dieu : « Seigneur, éloigne-toi de moi car je suis un pécheur ! (Lc 5, 9) ». J’ai le souvenir intact d’une confession (j’avais alors 23 ans) où le prêtre, après l’absolution, m’a posé interrogé : « Vous ne vous êtres jamais posé la question d’être un jour prêtre ? ». Je lui ai répondu que je ne m’en sentais pas capable !… Je le pense encore 27 ans plus tard ! Quelqu’un rapportait dans le même sens, la semaine passée, cette remarque d’une femme : « C’est trop facile de pardonner » ! Et c’est bien ce que pensait Paul avant d’entendre le Seigneur l’assurer de sa confiance renouvelée : « ma grâce te suffit ».

4A – Paul, témoin jusqu’au martyre

Devenu « inconditionnel du Christ » et « son meilleur fan » (disait la religieuse du reportage de la semaine dernière), Saint Paul va s’attirer bien des hostilités de la part de certains juifs. Il est arrêté à Jérusalem et manque d’être lapidé ; arrêté par les Romains, il invoque sa citoyenneté romaine, affirmant « je suis citoyen romain » afin d’être jugé non par le Sanhédrin mais par le gouverneur, qui le fait emprisonner durant deux ans à Césarée. Puis, à sa propre demande, il est conduit à Rome pour comparaître devant l’empereur. Il y séjourne, d’abord en liberté surveillée puis complètement libre. C’est là qu’il reviendra se faire condamner par Néron et décapiter, probablement en 67, à la suite de l’incendie de Rome (64).

Evoquant les tribulation par lesquelles il passe, Paul reconnaît humblement : « nous portons le trésor de l’Evangile dans des vases d’argiles, afin que notre surcroit de force soit reconnu comme venant non pas de nous mais de Dieu » (Cf. 2Co 4, 7). Et il ajoute aussi avec foi : « Les épreuves du moment présent sont légères par rapport au poids extraordinaire (jusqu’à l’excès) de gloire éternelle qu’elles nous préparent » (2Co 4, 17).La victoire :une perspective que Paul garde sans cesse devant lui. Je le cite encore, se comparant à un athlète : « Oubliant le chemin parcouru et tendu en avant de tout mon être, je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, en Jésus-Christ » (Ph 3, 13).

4B – Notre propre témoignage

Nous ne pourrons jamais être des témoins crédibles sans avant tout accueillir la Bonne Nouvelle de la Résurrection dans le « vase d’argile » de notre pauvre existence comme dans le « vase d’argile » de nos communautés chrétiennes.

Nous ne pourrons jamais être des témoins crédibles sans croire que nous sommes fait pour la Résurrection, à commencer par nos petites résurrections d’ici-bas. « Revêtez donc des sentiments de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres, et si l’un a un grief contre l’autre, pardonnez-vous mutuellement ; comme le Seigneur vous a pardonné, faites de même, vous aussi » (Col 3, 12-13).

Qui comprendra notre peine de prêtres et ministres de la miséricorde de voir si peu de chrétiens attirés par la grâce infinie du sacrement du pardon ? Doit-on s’étonner de savoir si peu « pardonner à ceux qui nous ont offensés » si nous n’allons pas rencontrer celui qui « nous pardonne nos offenses » ? Or, c’est là que nous attendent nos contemporains : sur notre capacité à dire à un frère ce que le Seigneur dit sur nous : « tu vaux bien mieux que tes actes : je te donne mon pardon ».

Le témoin ne peut, à l’instar de Paul, faire l’économie de la Croix. Celui qui ne consent pas à souffrir pour le Christ ne peut pas être témoin. Dans la société qui ne cesse de nous pousser à rechercher notre « bien-être » personnel et fuir la souffrance, il n’est pas surprenant que nous ayons si peur de témoigner de notre joie d’être chrétiens !

Paul fera cette recommandation à son compagnon Timothée que nous devons accueillir pour nous-mêmes : « N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile pour lequel j’ai reçu la charge de messager, d’apôtre et d’enseignant » (1Tim 1, 8.11).

Conclusion

Je termine par une dernière citation du pape François, toujours dans son exhortation apostolique « Evangelii Gaudium ». Celle-ci me parle de Paul, le persécuteur converti, tout comme de chacun de nous, pécheur choisi par lui pour être le témoin de son amour :

« Tout être humain fait l’objet de la tendresse infinie du Seigneur, qui habite dans sa vie. Jésus Christ a versé son précieux sang sur la croix pour cette personne. Au-delà de toute apparence, chaque être est infiniment sacré et mérite notre affection et notre dévouement. » (N° 274).

Rémy Crochu