Auront-ils la foi ?

Transmettre la foi aux jeunes générations
Comment la dire ? Comment être entendu ?

Par l’enseignement de ce soir, j’entends répondre à l’appel du Saint Père qui disait, au moment d’ouvrir cette année de la foi, qu’elle serait l’occasion de « confesser la foi dans le Seigneur ressuscité, dans nos cathédrales et dans les églises du monde entier ; dans nos maisons et auprès de nos familles, pour que chacun ressente avec force l’exigence de mieux connaître et de transmettre aux générations futures la foi de toujours » (Porta Fidei No 8).

Il n’échappe à personne que notre désir légitime de transmettre la foi (foi que nous avons nous-même reçue) rencontre des résistances et génère en nous des frustrations. Je pense à ce désir souvent déçu des parents, des catéchistes, des convertis, des missionnaires.

  I – La Visitation

Pour entrer dans le sujet, mais aussi m’appuyer sur la Parole de Dieu, je voudrais partir de la méditation d’un passage de l’évangile que nous connaissons tous et qui a nourri souvent ma prière ces dernières années : la Visitation de Marie à Elisabeth, sa cousine. Ce passage est le récit d’une rencontre. Certes entre deux croyantes, mais il me semble cependant capable d’apporter une réponse a notre question autour des conditions de la transmission de la foi.

Luc 1, 39-45 (!)

Le contexte de la Visitation

Marie vient de vivre la rencontre avec l’ange du Seigneur, lequel lui dit qu’elle va concevoir de l’Esprit un enfant qu’on appellera Jésus, Verbe fait chair, Dieu avec nous (Angelus). Et Marie va répondre oui à l’incarnation.

Marie apparaît comme le modèle du croyant. Elle accueille ce qui lui est dit par l’ange et elle y adhère aussitôt de tout son être et pour toujours : « qu’il me soit fait selon ta parole« .

Le texte de la Visitation

Puis vient le passage que nous venons de lire. Marie, nous rapporte Saint Luc, se rendit en hâte chez Elisabeth, à quelques pas de Jérusalem. Ses premiers mots sont pour Elisabeth. Le texte parle de « paroles de salutation ».

Le prétexte de la Visitation

Ce qui va déclencher toute la scène, c’est la salutation de Marie à sa cousine. Que représente donc la « salutation » juive dont on parle ici ?

Jésus lui-même citera cette salutation traditionnelle : « En quelque maison où vous entrerez, dites d’abord : « paix à cette maison » (en hébreux : « beth hashalom »). Et s’il y a là un fils de la paix, votre paix ira reposer sur lui » (Lc10,5-6). (Nous devrions nous interroger sur nos « bon-jour » : avons nous encore conscience de dire : « je souhaite que ta journée soit bonne » ?!). Or, c’est bien cette parole de paix de Marie qui va tout déclencher : c’est en effet celui qui est la paix, Jésus, dont l’Esprit est allé « reposer » sur Elisabeth et comme réveiller le petit Jean-Baptiste en son sein. Remarquez que Marie vient de faire la même expérience dans l’Annonciation : « Le Seigneur est avec toi » lui a dit l’ange. Et Marie, nous dit St Luc, en est « toute bouleversée ».

II – La spiritualité de la Visitation

Je voudrais à partir de cela décrire ce que j’appelle la spiritualité de la Visitation. Par cette salutation, Elisabeth est comme soudainement mise en présence du tabernacle dans lequel se tient la Présence réelle de Jésus, et sa maison devient un temple, une église ! Cependant, Elisabeth n’aurait rien perçu si le futur Jean-Baptiste n’avait pas tressailli en son sein. Aussi, la rencontre/visitation n’est pas tant celle qui se vit entre Elisabeth et Marie que celle entre les deux cousins se reconnaissant mystérieusement l’un l’autre.

C’est ce mystère que je veux méditer avec vous, ce soir. Dans chacune de nos rencontres humaines se joue le même scénario : la quasi banalité de nos rencontres dissimule toujours une autre rencontre, plus profonde, plus secrète. Bien souvent à l’insu des personnes.

Un « échantillon » de mon expérience de prêtre.

Marion. (Appelons-là ainsi, puisque je ne connais pas son nom). Marion est une jeune femme d’environ 20 ans, rencontrée dans un jardin public, lorsque j’étais tout jeune prêtre. Je participais alors à une session spirituelle à Lisieux, et il m’avait été proposé de me tenir à disposition pour le sacrement du pardon dans le cadre d’un temps d’évangélisation dans les rues de la ville. Marion est là comme moi à écouter un groupe de musiciens chanter quelques chants chrétiens et les entrecouper de petits témoignages. À quelques mètres l’un de l’autre, je lance la conversation en disant à Marion : ils sont bizarres, non ? Elle m’interroge aussitôt sur leur identité et commence alors notre conversation :  » je ne suis pas chrétienne, me dit-elle. Je ne suis pas baptisée. Je ne crois pas en Dieu, ni même en quoi que ce soit. Le monde dans lequel je vis me dégoute. Je pense au suicide… » Je sis décontenancé par cette confidence. Puis, après quelques minutes, elle me dit : « c’est curieux que je vous rencontre. Il y a quelques jours, je suis passé dans une église et, je ne sais pas pourquoi, je me suis sentie poussée à rentrer. – et alors, qu’assez-tu fait ? – je suis entrée ! – Et que c’est-il passé ? Rien ! Mais ça m’a fait du bien d’être là. » Nous avons parlé encore un peu. J’ai dû lui partager quelque chose de ma foi et du sens que je donnais à cette expérience. Quand son ami est venu la chercher, elle lui a dit en me quittant : « je te raconterai. J’ai passé un moment extraordinaire » ! Visitation ! Son petit Jean-Baptiste intérieur s’était manifestement agité, et à deux reprises.

Si je vous ai parlé de cette « spiritualité de la Visitation », c’est parce que je crois qu’elle peut nous aider à relire maintenant toutes nos expériences de rencontre et de témoignage de la foi comme une occasion de Visitation, mêmes quand en apparence il ne s’est rien passé.

« Je demande pardon parce que je n’ai pas su donner la foi a mes enfants »
Ainsi s’exprimait une femme venue un jour demander le sacrement du pardon.

Souvent, le trouble des parents, des catéchistes, vient de ce qu’ils ont travaillé à partager au niveau du contenu de la foi et qu’ils ne voient pas les jeunes générations adhérer à ce contenu, à ce credo. Une sorte de grand relativisme a gagné aujourd’hui toutes les générations : « je ne trouve pas de raisons de croire, je n’éprouve pas le besoin d’une foi quelconque en une entité extérieure au monde réel ». On appelle cela l’athéisme. « Je veux bien admettre l’existence de Dieu mais rien ne me permet de dire qu’il existe ». On appelle cela l’agnosticisme. Désormais, des générations entières sont vierges de traces du christianisme (leurs parents ayant été au mieux baptisés non catéchisés). Le monde dans lequel nous vivons est désormais sorti de ce qu’on appelait la chrétienté.

Cette situation occidentale (il n’en est pas partout ainsi) trouble nombre de chrétiens.

Beaucoup pourraient témoigner ici de l’infortune de leur éducation chrétienne sur leurs enfants. Une femme m’écrivait récemment à propos de la transmission de la foi : « il m’arrive d’avoir la tentation de me culpabiliser de n’avoir pas réussi avec mes enfants », et elle me partage sa « souffrance incommensurable » et termine en disant : « quel mystère et qu’elle croix ». De même pour certains éducateurs de la foi, certains catéchistes, souvent très éprouvés par le nombre d’insuccès apparents. Il y a des statistiques (en chute libre) qui font frémir !

Jésus a connu lui-même cet insuccès. Du moins en apparence. Songez à celui qu’il rencontre avec le « jeune homme riche » (Mc 10, 17ss). Celui avec les pharisiens. Celui avec le mauvais larron. Celui avec Judas… La sainteté du Saint par excellence n’y a pas suffi semble-t-il.

Il ne s’agit pas seulement de la mauvaise volonté des personnes. Judas est évidemment loin d’être le meilleur exemple par rapport à nos enfants qui s’éloignent. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a bien un véritable mystère sur l’heure et sur les moyens de cette conversion que nous espérons d’eux. Un mystère de la liberté aussi.

III – Qu’est-ce que la foi ?

« L’Esprit-Saint viendra sur toi » – « Heureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur »

A) La foi est d’abord un don de Dieu et une action de sa grâce (Esprit-Saint)

La foi ne se transmet pas comme on transmet un savoir. Certes, nous pouvons créer des circonstances favorables à une adhésion personnelle, nous pouvons apporter des mots et un témoignage personnel, en paroles et en actes. Mais nous devons tous consentir à ne pouvoir aucunement « donner » de nous même la foi. Nous pouvons tout juste, comme le dit la formule de Sainte Bernadette, « dire » notre foi et non pas nous sentir chargés de « faire croire ». Le prosélytisme est de cette nature ; il consiste à s’imaginer que la foi dépend d’abord de nous : de la manière dont on célèbre les rites, de la manière dont on s’y prend pour expliquer la foi, de la sainteté du père Machin, etc. Bref, la foi dépendant d’abord de nous et non pas de Dieu.

2 témoignages de conversion pour dire comment Dieu se sert de ns mais reste à l’initiative :

1) La conversion de Jacques piégé par un concert suivi de la messe ! Il est là malgré lui et il reste. Il est alors touché par l’homélie du prêtre (les ouvriers de la dernière heure). La réalité, c’est que je n’y ai été pour rien. Après quelque mois, au cours desquels il reviendra la foi et aux sacrements, il finira par me confier : « Tu sais ce qui m’a attiré chez toi pour que je me décide à venir te voir après cette messe ? C’est que je me suis dit : ce type là, il me plaît parce que, quand il prêche, il bafouille ! » Gratuité du don de Dieu !

2) La conversion de Laurence attirée par le baptême dans une séance de tables tournantes ! Elle demande à être préparée au baptême. Qq semaines avant ce baptême, alors qu’elle doit passe un WE dans une abbaye, sa mère lui dit : Ah, si j’avais pu ne pas te mettre au monde ! » Angoisses et colère compréhensibles. Elle arrive au monastère. Se couche après l’office du soir. Le lendemain, me raconte-t-elle, « ce n’est pas que j’avais pardonné à ma mère, mais ça avait comme pardonné en moi »! Gratuité du don de Dieu.

 Si la foi est don, gratuité de Dieu, elle appelle cependant – mais dans un second temps seulement – notre adhésion personnelle, notre « je crois ». Marie est « celle qui a cru » à la Parole de l’Ange.

B) Croire à Dieu et croire en Dieu

La foi est à la fois de l’ordre d’un contenu et d’une adhésion. Benoît XVI ajoute : « il existe une unité profonde entre l’acte par lequel on croit (l’adhésion) et les contenus auxquels nous donnons notre assentiment », c’est à dire notre credo (Porta Fidei N°10).

Or, le monde au sein duquel nous vivons n’adhère plus ! Qu’elles en sont donc les raisons ?

IV – Les obstacles à la foi

« Marie partit ». Qu’en eut-il été si elle était restée bien sagement et confortablement chez elle et n’avait pas pris la décision de prendre la route, de consentir à la fatigue du chemin ?

On pourrait chercher des raisons sociologiques et culturelles à ce désintérêt progressif pour la religion catholique des générations successives. Je ne veux pas les ignorer.

Cependant, les pires ennemis de la foi — de la rencontre avec Dieu autant que de l’adhésion au contenu de cette foi —, ce sont bien les catholiques eux-mêmes (Cf. Otto Neubauer) qui, par leurs certitudes toutes faites, leurs habitudes et leurs principes, peuvent faire obstacle à la libre initiative de Dieu et à la lisibilité de son amour pour nous.

Un exemple. Une amie m’écrivait récemment à propos de nos raideurs en matière de rites à respecter : « comment puis-je m’arroger las vérité, écrivait-elle ? La foi est-elle seulement une question de rites (elle évoque ceux qui disent qu’il faut se mettre à genoux à la consécration et ceux qui défendent le contraire) ? Des personnes fragiles qui s’interrogent sur la foi, (qui sont) de bonne volonté mais qui redémarrent, (ces personnes) peuvent être déstabilisées voire scandalisées. » Et cette amie conclut avec justesse : « Si je ne me mets pas à genoux à la consécration, cela ne veut pas dire que je ne suis pas respectueuse de mon Dieu ».

Une autre amie me parlait du jeune prêtre de sa paroisse très attaché aux rites, et elle me disait de lui : « on a l’impression qu’il tuerait père et mère pour le respect des normes liturgiques » !

Les obstacles à la foi ne sont pas d’abord du fait de ceux qui en reçoivent l’annonce et de la culture ambiante (hypothèse personnelle). Les obstacles à l’accueil de l’évangile viennent d’abord de nous. J’en décris quelques-uns :

A) Des obstacles psychologiques

1) Confondre mes sentiments (le « senti-ment », souvent !) avec la réalité cachée : nous nous laissons piéger par nos impressions, par des paroles désagréables ou par une apparente indifférence. Le fils prodigue (Luc 15,11) semble perdu et personne, ni même lui-même, ne se doute de ce qui se joue à l’intérieur : « Rentrant alors en lui-même, il se dit : je vais retourner chez mon Père ». Il se souvient qu’il a un père, alors que tout le monde le croyait déjà mort et enterré, perdu pour toujours !

2) Préjuger de l’autre. Juger sur les apparences. La grande vertu du témoin est la bienveillance à l’égard de celui qu’il rencontre. Cela suppose un certain décentrement de soi sur lui. Comme s’il avait la même importance à mes yeux que peut en avoir le Christ lui-même. Nous préjugeons hâtivement des personnes, des jeunes : « Pourquoi n’ont ils pas la foi comme nous ? » – « Si j’étais a sa place, je ferais ceci » – « Avec la vie qu’il mène, c’est normal qu’il n’aie pas la foi ». Si Jésus avait eu de tels préjugés, il n’aurait jamais fait descendre Zachée de son arbre ou promis le Royaume au bon Larron !

B) Des obstacles moraux

1) Le contre-témoignage : être en désaccord entre paroles et actes : « Ils disent et ne font pas ». Cela concerne notamment notre capacité à demander le pardon ou à pardonner. Cela concerne aussi la contradiction entre notre message de joie et la tristesse de notre vie, de nos liturgies. Les jeunes nous attendent beaucoup sur ce terrain de la joie.

 2) Croire que témoigner c’est donner quelque chose que j’aurais et que l’autre n’aurait pas (= orgueil). Se prendre pour celui qui sait (souvent sous prétexte de l’âge !). Les gens en recherche sentent à 100m ceux qui s’approchent sans humilité et avec l’intention de « vendre leur produit » ! Le vrai témoin doit avant tout se présenter pauvre, nu et sans armes. Et cela vaut aussi pour des parents vis à vis de leurs enfants, dans le domaine de la foi, de la prière, de la charité en famille.

C) Des obstacles spirituels

1) Manquer d’audace : s’imaginer que la foi se transmet par génération spontanée. Ou encore invoquer la pudeur (la foi serait qq chose dont on n’aurait pas le droit de parler, de l’ordre de l’intime) ou le respect de la laïcité (mal comprise), pour finalement s’abstenir de témoigner de sa foi, de la foi chrétienne. L’audace est un des grands fruits de Pentecôte, de la vie dans l’Esprit.

2) Couper le lien inséparable entre le Christ et son Église. On ne peut dire avoir Dieu pour Père sans avoir l’Église pour mère. On ne peut aimer le Christ sans aimer celle qui nous le donne, notamment par les sacrements et par les pasteurs. Les critiques dans ce domaine sont un vrai contre-témoignage.

3) S’imaginer qu’on peut faire l’économie de la Croix. « Prends ta part de souffrance en bon soldat du Christ » (2Tm 2,3). Le jardinier sait qu’on n’obtient rien sans rien. La croix est bien entendue celle du Christ. Mais nous devons consentir à « compléter dans notre chair ce qui manque aux souffrances du Christ » (Cf. Col 1,24). C’est ce qu’on appelle la « com-passion ». À l’image de Ste Monique priant pour la conversion de son fils Augustin.

V – On recherche d’authentiques Témoins de la foi !

« En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda (Aïn-Karem). Elle entra chez Zacharie et salua Elisabeth »

Ce dont nos contemporains ont besoin, les jeunes spécialement, ce n’est pas tant d’enseignants de la foi (Paul VI dirait « de maîtres ») que de témoins. L’enseignant touche l’intelligence ; le témoin touche le cœur. C’est l’expérience des apôtres aux jours de Pentecôte qui témoignent de ce qu’ils ont vus : « Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous en sommes les témoins. » (Ac 2,32. ; Cf. 10,39, etc.)

Martine a fait l’expérience du Parcours Alpha en 2011. Elle m’écrit quelques mois plus tard : « Nous avons réussi à attirer un couple d’amis et l’une de mes sœurs pour faire le parcours Alpha 2012. » Elle commente : « Je pense que tout chrétien peut évangéliser « au naturel », sans puiser dans la science des mots ou chercher à convaincre en toquant aux portes, mais en vivant sa foi dans l’amour de Dieu quotidiennement. » Et elle donne l’exemple de sa sœur « absolument pas prédestinée à s’intéresser à la vie du Christ » qui néanmoins a ~ je cite toujours ~ « poussé la porte de la salle paroissiale, intriguée par ce que nous avions vécu. » Au final, elle a fait non pas une réunion mais les 10 du parcours, plus un WE en abbaye. « C’est extraordinaire ! », conclut Martine que ce témoignage a « boostée » elle-même dans sa foi renaissante.

La conversion de Laurence (racontée tout à l’heure) la pousse à accorder un improbable pardon à sa mère qui venait de lui redire son regret de l’avoir mise au monde. Ce pardon de la fille retourne la mère. Dans mon bureau, la mère me dit de sa fille : « je ne sais pas ce que vous lui avez fait : j’ai l’impression que c’est elle qui est devenue ma mère ! » C’était il y à plus de 20 ans. Il y a quelques jours, Laurence me demandait si quelqu’un pouvait l’aider financièrement pour permettre sa vieille mère à venir à Lourdes où elle n’est jamais allée. Quel chemin ! Quel engendrement !

VI – La Visitation : mystère de fécondité

« L’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein », s’exclame Elisabeth, elle qui est vieille et qu’on appelle « la stérile ».

La transmission de la foi appartient aux germinations lentes ! En totale contradiction avec l’esprit du monde qui fait l’éloge de l’efficacité, c’est à dire de la production rapide, voire de l’immédiateté.

Le chrétien doit consentir à ne pas voir tout de suite le résultat de ce qu’il vit et témoigne du Christ. Et même à consentir à ne rien voir du tout !

  • Saint Joseph n’a rien vu du mystère de Jésus. Il a cru seulement.
  • Le Bienheureux Charles de Foucault n’a rien vu de la fécondité de sa vocation. Et nous sommes là pour en recueillir les fruits, bien après sa mort.

La réalité c’est qu’une vie n’est pas ou chrétienne, ou païenne. La vie du chrétien est un chemin, une montée vers Dieu. Pour les uns, elle ressemble à un long chemin de croix ; pour d’autres à une paisible autoroute. Ce ne sont que les apparences. Ce qui est certain, c’est que c’est un chemin, une sorte de retour inéluctable au Père qui nous attend sur le seuil de sa maison, à la manière du fils prodigue.

Martine et Olivia

Olivia avait 33 ans quand elle est morte d’un cancer qui la ravageait peu à peu depuis 10 ans. Et j’ai eu la grâce de célébrer les funérailles. Sa mère, Martine, était tellement atteinte par cette mort qu’à l’entrée de l’église, nous avons dû lui apporter une chaise. La célébration fut belle et pleine de tendresse. Au moment de l’absoute, Martine va témoigner d’un tel amour pour tous ceux qui sont là que chacun se sent comme aspiré par elle. Près de 300 personnes passent. À chacun elle adresse un petit mot de réconfort. Elle est extraordinaire. À la fin je m’approche d’elle et je lui dis qu’elle m’a fait penser à la Vierge Marie. Elle ne le comprend pas, évidemment : elle n’est pas croyante. À ma grande surprise, le dimanche suivant, elle est là, à la messe. Commence pour elle un long chemin de foi. Aujourd’hui elle m’écrit : « Mes prières me rapprochent d’Olivia. Deux ans sans ma fille ! Son absence est une vraie souffrance. Même si j’aspire à la vie éternelle, même si je pense que la vie n’aurait aucun sens si elle devait se limiter à notre passage sur terre, Olivia me manque terriblement et il m’arrive de craindre le pire, les jours où le doute s’empare de moi. » Puis elle ajoute : « Méditation, prière, contemplation font aujourd’hui partie de mon chemin. L’amour, la joie et l’espérance font le reste de ma vie. »

VII – Accompagner jusqu’à la naissance

« Marie demeura chez elle environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.

Cette germination demande de notre part un certain accompagnement, un certain soutien. Souvent discret. Jamais envahissant.

Il faut aussi savoir passer le relai. Consentir à ne pas être ET celui qui sème, ET celui qui récolte. Croire que le mystère est avant tout celui de Dieu qui grandit en l’autre. « Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui fait croître » (1Co 3, 6). Et Paul d’ajouter que les deux premiers (planter et arroser) ne sont rien face à ce que fait le 3ème (faire pousser).

Accompagner n’est pas faire à la place de Dieu, se prendre pour le bon Dieu. Là encore, il y a quelque chose de la spiritualité de Jean-Baptiste, lequel accepte de décroître pour laisser la place à Celui qui doit croître : Dieu,sa grâce en nous. Ne rien s’approprier : « je ne suis qu’un serviteur quelconque » (Cf. Mt 6).

CONCLUSION

« Auront-ils la foi ? » La question est-elle pertinente, en fin de compte ? Tous (nos enfants, nos jeunes, nos contemporains) finiront par croire en Christ. Ce n’est qu’une question de temps ! Au jour du grand face à face, aucun de nos frères les hommes ne sera plus ignorant de la réalité de Dieu !

La vraie question est davantage de savoir s’ils seront jugés dignes du Royaume. Or, ce n’est pas sur la foi que nous serons jugés mais sur l’amour. Et plus sévèrement ceux qui auront connu ici-bas Celui qui est la source de tout amour. « S’il me manque l’amour, dit Paul (et non pas la foi), je ne suis rien qu’un cuivre qui résonne » (1Co 13,1) : unes pauvre cloche ! Au dernier jour, beaucoup s’entendront dire (et même des non baptisés) : « tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont les frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).

Et ceux qui auront reçu le baptême, une instruction chrétienne ? Ceux qui auront tourné un jour le dos à leur foi des premiers temps ?… Ne préjugeons pas. Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Pour lui, mille ans sont comme un jour et il nous invite à la patience.

Histoire drôle : Seigneur, pour toi, un euro et 1M d’Euros c’est la même chose, n’est-ce pas ? – oui, dit Dieu – et pour toi mille ans sont comme une seconde ? – oui ! – alors, Seigneur, tu ne pourrais pas me refiler 1M d’euros, Stp ? – et Dieu de répondre : ok, je te les donne. Attend seulement une seconde  » !

P. Rémy Crochu. 5 février 2013.